À l’occasion d’un concert organisé par le Centre des Arts Urbains de Toulouse, nous avons eu l’occasion de poser quelques questions à Demi Portion, rappeur venu de Sète. Nous avons décidé de retranscrire notre échange tel quel, de façon authentique, à l’image de l’Humain que nous avons découvert.

Est-ce que tu penses que la vision du rap à l’heure actuelle évolue, par rapport notamment aux générations qui les connaissent pas forcément.

Carrément. À l’époque, déjà, aller à un concert de rap c’était très difficile. C’était une musique qui appartenait soit-disant à un monde un peu populaire, aux quartiers, ça revendiquait beaucoup. En 1997/1998, on allait à un concert, y avait pas autant de filles ni de mixité. Même commercialement parlant ça a pris beaucoup de place. Quand tu vois ce qui est consommé aujourd’hui, c’est vachement ancré. Dans The Voice on chante Maître Gims et tout ça… C’est beaucoup plus soft maintenant.

Concert au Metronum de Toulouse – mai 2016

Aujourd’hui, plein de jeunes font du rap, avec pour beaucoup le rêve de monter sur scène. Quel conseil tu leur donnerais ?

Kiffez la musique, kiffez le rap. Faut s’accrocher à son texte, toujours écrire, pas lâcher l’affaire, faire écouter à son entourage. Personnellement j’ai commencé en 1996, j’avais 12 ans. J’ai pas la même vision que le nouveau rappeur qui commence à se mettre parce qu’il a vu les clips, j’ai pas connu ça. C’est les MJC qui faisait ça, c’était un gars de mon quartier qui pratiquait la danse, on est tombés dans la marmite sans même savoir qu’on ferait de la musique. Comparé aux générations de maintenant qui veulent vite être exposées, vite devenir quelqu’un… c’est une autre vision. Le vrai conseil c’est de pas se donner d’objectif pour pas être déçu. Et toujours kiffer. De toute façon si c’est bien ça va tourner.

Est-ce que tu as écris pour d’autres interprètes, ou est-ce que tu serais prêt à le faire ? 

Warner m’a proposé de le faire. Oxmo Puccino le fait par exemple, mais j’ai pas donné suite. C’est déjà difficile pour moi, j’ai pas un cursus scolaire de fou. J’ai arrêté en 3e, je suis allé en BEP… comme quoi. J’essaie juste de m’appliquer devant une feuille blanche. Non, je fais pas le complexe de l’autodidacte mais je fais encore des fautes, je le cache pas. Je suis comme ça, je suis Demi-Portion, pas encore entier à tous les niveaux.

Si tu étais entier, pour qui tu rêverais d’écrire ? 

Je sais pas. Déjà j’aimerais chanter pour les personnes qui peuvent pas le faire. Comme les personnes handicapées. Je l’ai déjà fait, avec une personne qui n’a pas possibilité de chanter elle-même. Le sens contraire… peut-être pour de la chanson française, quelque chose qui me changerait de mon quotidien, de ma routine du rap.

Un vrai défi donc ?

Ouais, exactement.

Dans ton album, tu as un titre qui s’appelle Dragon Rash, est-ce que c’est lié à un souvenir d’enfance, Dragon Ball ?

Ben c’est la génération Dorothée. Je suis de 1983, j’ai 32 ans. Les Chevaliers du Zodiaque, Jeanne et Serge… le clin d’oeil de cette musique c’est juste le simple de Dragon Ball que j’ai repris, j’en ai fait Dragon Rash. J’ai fait un clip et une pochette avec le trait manga, qui fait un rappel à Dragon Ball. C’est plus par rapport à un problème générationnel.

Quand on écoute ton album, y a un très grand métissage dans ta musique. Ça évoque plein de pays, de senteurs, de saveurs… est-ce que c’est le résultat de ton parcours, ou plutôt l’image du rêve que tu aimerais concrétiser ?

C’est la première fois qu’on me pose cette question. Je suis né à Sète, d’origine marocaine. Mes parents sont venus en France pour travailler, m’élever dans de bonnes conditions, dans le respect tout simplement tu vois. Donc du coup ouais on ressent ce que ma mère écoute à la maison, mon vécu, je suis un gars vachement vagabond. Je suis enfant de la terre, j’ai pas forcément de point d’attache. J’essaie de bouger beaucoup, de rencontrer des gens. C’est un peu ce métissage qu’on retrouve autour de mes albums, en tout cas de certains titres, que ce soit au niveau des sonorités orientales etc…

C’est fait avec des petits moyens, je fais moi-même mes instru, je travaille avec des producteurs qui savent ce que j’aime. C’est une palette, tu peux pas écrire sans musique, on en a besoin pour partir.

Au fond, quand on prend tes textes, qu’on t’entend et qu’on te voit sur scène, quel message tu veux faire passer ? 

Je vends pas du rêve, tout le monde peut faire ce que je fais. J’ai rien à revendre mais tout à apprendre de vous. Le partage de la scène c’est super important pour moi. Avant quand j’allais à des concerts, j’attendais que ce moment, pour pouvoir me tester. Et voilà, 20 ans après j’essaie de renvoyer la balle.

D’après toi, et même si j’ai ma petite idée de la réponse, est-ce que c’est le rôle d’un artiste de s’engager ? 

Un peu, ouais. Pas forcément engager, mais faire un constat. Sans forcément faire la morale, faut pas prendre la tête aux gens mais revendiquer et savoir de quoi on parle. Faut s’intéresser, rechercher. Le savoir est une arme.

Tu es reconnu en tant que poète, tes textes sont magnifiques, mais tu es tellement plein d’humilité… est-ce que tu en as vraiment conscience ? 

Poète je sais pas. Poète on l’est tous à partir du moment où on créé. On est pas forcément content de tout ce qu’on fait, c’est les gens qui te disent que c’est bien. Alors non on se rend pas forcément compte qu’on est poète, qu’on est artiste. On fait ça parce qu’on a que ça.

Et le jour où les textes de Demi-Portion vont être étudiés à l’école ? 

Ça commence, on m’envoie des photos. Mais franchement je pousse plus à écouter du Léo Ferré, du Georges Brassens, Renaud… Kacem Wapalek qui est super aussi, Scylla, un autre rappeur… et merci à vous.

Merci à toi.

Et aussi un grand merci aux partenaires qui nous ont permis de réaliser cette interview : le Centre des Arts Urbains et le Metronum.